Chaque année, Octobre Rose remet la question du cancer du sein au centre de l’attention. Mais derrière la prévention et le dépistage se pose aussi une question très concrète : que se passe-t-il professionnellement lorsqu’une salariée est atteinte d’un cancer du sein ?
Doit-elle informer son employeur de son diagnostic ? Peut-elle continuer à travailler pendant les traitements ? Comment préparer son retour après plusieurs mois d’arrêt ? Peut-elle demander un temps partiel thérapeutique, du télétravail ou un aménagement de son poste ? Et jusqu’où l’employeur peut-il aller lorsque les absences se prolongent ?
Le diagnostic d’un cancer ne suspend pas les droits professionnels de la salariée. Au contraire, plusieurs dispositifs permettent d’organiser les soins, d’anticiper le retour au travail et, lorsque cela est nécessaire, d’adapter le poste.
Encore faut-il bien les distinguer et les mobiliser suffisamment tôt.
Cancer du sein : faut-il informer son employeur ?
Non.
Une salariée n’a pas à révéler à son employeur qu’elle est atteinte d’un cancer du sein, pas plus qu’elle n’a à lui communiquer la nature précise de sa maladie.
Lorsqu’un arrêt de travail est prescrit, elle doit simplement transmettre les documents nécessaires pour justifier son absence. Le volet destiné à l’employeur ne mentionne pas le motif médical de l’arrêt.
Cette protection est ancienne : la Cour de cassation rappelle que le salarié n’a pas à révéler à son employeur la cause médicale de son absence (Cass. soc., 31 mai 1965, n° 64-40.379).
Plus récemment, la chambre sociale a rappelé avec force que les informations relatives à la santé du salarié relèvent de sa vie privée et du secret médical. Dans un arrêt du 10 décembre 2025, elle a admis la nullité d’un licenciement lorsque l’employeur avait porté atteinte au droit au respect de la vie privée de la salariée en recherchant des informations auprès de son médecin traitant (Cass. soc., 10 déc. 2025, n° 24-15.412).
En revanche, le médecin du travail peut naturellement être informé du diagnostic, des traitements suivis et de leurs conséquences.
C’est même souvent indispensable pour préparer correctement le maintien ou le retour dans l’emploi.
Ces informations restent couvertes par le secret médical. L’employeur n’a pas accès au diagnostic : il reçoit uniquement, lorsque cela est nécessaire, les préconisations relatives à l’aptitude, aux restrictions ou aux aménagements du poste.
De la même manière, une salariée n’est pas tenue de révéler à son employeur une éventuelle reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé. Son silence sur son état de santé ou sur sa RQTH ne constitue pas un manquement à son obligation de loyauté (Cass. soc., 7 nov. 2006, n° 05-41.380).
Que se passe-t-il pendant l’arrêt maladie ?
Lorsque l’état de santé de la salariée ne permet plus la poursuite de l’activité professionnelle, son médecin peut prescrire un arrêt de travail.
Le contrat de travail est alors suspendu et la salariée peut bénéficier des indemnités journalières de l’Assurance maladie dans les conditions prévues par l’article L. 321-1 du Code de la sécurité sociale.
Un cancer peut également être reconnu au titre d’une affection de longue durée – ALD.
Cette reconnaissance permet notamment une prise en charge à 100 % sur la base des tarifs de l’Assurance maladie des soins en rapport avec l’affection concernée et peut permettre une indemnisation des arrêts de longue durée selon le régime prévu notamment aux articles L. 160-14, L. 323-1 et L. 324-1 du Code de la sécurité sociale.
Mais attention à ne pas confondre les dispositifs.
L’ALD n’est ni une RQTH, ni une reconnaissance d’inaptitude, ni une reconnaissance de maladie professionnelle.
Le maintien de rémunération doit également être vérifié au cas par cas. L’article L. 1226-1 du Code du travail prévoit, sous certaines conditions, une indemnisation complémentaire à la charge de l’employeur. La convention collective et le régime de prévoyance de l’entreprise peuvent être nettement plus favorables.
La durée de l’arrêt n’est donc jamais le seul élément à vérifier : l’ancienneté de la salariée, sa convention collective, la prévoyance applicable et les arrêts déjà indemnisés doivent également être examinés.
Peut-on travailler pendant les traitements contre le cancer ?
Oui, lorsque l’état de santé de la salariée le permet.
Certaines salariées poursuivent leur activité pendant tout ou partie de leurs traitements. D’autres reprennent progressivement après une période d’arrêt.
Le Code du travail prévoit précisément que tout salarié atteint d’une maladie grave bénéficie d’autorisations d’absence pour suivre les traitements médicaux rendus nécessaires par son état de santé (C. trav., art. L. 1226-5).
Ces absences peuvent notamment concerner des séances de chimiothérapie ou de radiothérapie, des examens ou des consultations de suivi.
Selon la situation, il peut néanmoins être préférable d’aller plus loin et de réfléchir à une véritable adaptation de l’organisation du travail.
Préparer la reprise : ne pas attendre le dernier jour de l’arrêt
C’est probablement l’un des points les plus importants.
Après plusieurs mois d’arrêt, la reprise ne devrait pas être préparée la veille du retour dans l’entreprise.
Deux dispositifs permettent notamment d’anticiper.
Lorsque l’arrêt dépasse trente jours, un rendez-vous de liaison peut être organisé entre la salariée et l’employeur, en lien avec le service de prévention et de santé au travail (C. trav., art. L. 1226-1-3 et D. 1226-8-1).
Il permet d’échanger sur les mesures de prévention de la désinsertion professionnelle, les possibilités d’aménagement et l’intérêt éventuel d’une visite de pré-reprise.
Ce rendez-vous n’est pas une visite médicale et ne signifie pas que la salariée reprend son poste. Elle peut d’ailleurs le refuser sans que ce refus puisse justifier une mesure défavorable.
La visite de pré-reprise est, elle, particulièrement utile lorsque le retour s’annonce délicat.
Elle peut être organisée après un arrêt de plus de trente jours à l’initiative notamment de la salariée, du médecin traitant, du médecin-conseil ou du médecin du travail (C. trav., art. L. 4624-2-4 et R. 4624-29).
Le médecin du travail peut alors commencer à réfléchir aux adaptations nécessaires : modification du poste, aménagement du temps de travail, formation ou réorientation.
Il ne prononce pas, lors de cette visite, un avis d’aptitude ou d’inaptitude.
L’objectif est justement d’anticiper.
Fatigue importante, douleurs, limitation de certains mouvements, difficultés de concentration, rendez-vous médicaux réguliers ou contraintes de transport peuvent rendre impossible une reprise dans des conditions strictement identiques à celles qui existaient avant la maladie.
Temps partiel thérapeutique, télétravail, horaires adaptés : quelles solutions ?
La reprise peut tout d’abord s’effectuer dans le cadre d’un temps partiel thérapeutique lorsque la reprise progressive favorise l’amélioration de l’état de santé ou participe à la réadaptation professionnelle (CSS, art. L. 323-3).
Le terme de « mi-temps thérapeutique » est d’ailleurs trompeur : il ne s’agit pas nécessairement d’un travail à 50 %.
La quotité de travail et l’organisation des horaires doivent être adaptées à la situation.
Le médecin du travail peut également proposer des mesures individuelles d’aménagement, d’adaptation ou de transformation du poste ainsi que des aménagements du temps de travail (C. trav., art. L. 4624-3).
Selon les difficultés rencontrées, cela peut conduire, par exemple, à envisager une réduction temporaire du temps de travail, des horaires adaptés, davantage de pauses, une limitation des déplacements professionnels, une réorganisation matérielle du poste ou encore du télétravail lorsque les fonctions le permettent.
La solution doit être individualisée.
La salariée ne peut pas imposer n’importe quel aménagement à l’employeur. Mais l’employeur ne peut pas davantage écarter sans examen les préconisations formulées par le médecin du travail.
Lorsque la maladie entraîne une limitation durable susceptible de relever du handicap, l’article L. 5213-6 du Code du travail impose en outre à l’employeur de prendre les mesures appropriées permettant au salarié d’accéder à un emploi ou de le conserver, sauf si elles représentent une charge disproportionnée.
La notion de handicap est ici plus large que la seule RQTH. La Cour de justice de l’Union européenne admet qu’une maladie peut constituer un handicap lorsqu’elle provoque une limitation durable faisant obstacle à la pleine participation à la vie professionnelle sur un pied d’égalité avec les autres travailleurs (CJUE, 11 avr. 2013, aff. C-335/11 et C-337/11 ; CJUE, 1er déc. 2016, aff. C-395/15).
Une salariée atteinte d’un cancer peut-elle être licenciée ?
Elle ne peut jamais être licenciée en raison de son état de santé.
L’état de santé et le handicap font partie des critères de discrimination prohibés par l’article L. 1132-1 du Code du travail. Un licenciement prononcé pour ce motif est nul en application de l’article L. 1132-4.
La situation doit toutefois être distinguée d’une autre hypothèse admise de longue date par la jurisprudence.
Lorsque les absences prolongées ou répétées du salarié perturbent objectivement le fonctionnement de l’entreprise et rendent nécessaire son remplacement définitif, un licenciement peut, sous des conditions strictes, être envisagé (Cass. soc., 13 mars 2001, n° 99-40.110).
L’employeur doit alors démontrer concrètement la désorganisation et la nécessité du remplacement.
Et ce remplacement doit être définitif.
Le recours temporaire à un intérimaire ou à un prestataire ne suffit pas. L’embauche définitive doit en outre intervenir à une date proche du licenciement ou dans un délai raisonnable apprécié notamment selon le poste et les démarches réellement entreprises pour recruter (Cass. soc., 24 mars 2021, n° 19-13.188).
Une décision très récente de la Cour de cassation est particulièrement importante sur ce point.
Dans son arrêt du 9 septembre 2026, n° 25-14.356, la chambre sociale juge que le seul fait qu’un employeur ne parvienne pas à démontrer la désorganisation de l’entreprise et le remplacement définitif du salarié ne suffit pas à transformer automatiquement le licenciement en licenciement discriminatoire.
Dans cette hypothèse, le licenciement peut être sans cause réelle et sérieuse, sans être pour autant nul pour discrimination.
Pour obtenir la nullité, la salariée doit présenter des éléments supplémentaires laissant supposer que son état de santé a, en réalité, joué un rôle dans la décision de rupture.
La distinction est importante car les conséquences indemnitaires et les possibilités de réintégration ne sont pas les mêmes.
La situation peut également conduire les parties à envisager une rupture conventionnelle pendant un arrêt maladie, qui obéit à des règles distinctes.
Et si la reprise du poste devient impossible ?
Lorsque l’état de santé ne permet plus à la salariée d’occuper son emploi, seule la médecine du travail peut prononcer une inaptitude.
L’inaptitude ne résulte donc ni du diagnostic d’un cancer, ni de la durée de l’arrêt, ni de l’ALD.
Elle suppose une appréciation du médecin du travail dans les conditions prévues notamment aux articles L. 4624-4 et R. 4624-42 du Code du travail.
Lorsque l’inaptitude est d’origine non professionnelle, l’employeur doit en principe rechercher un poste de reclassement approprié aux capacités de la salariée et compatible avec les préconisations du médecin du travail (C. trav., art. L. 1226-2).
Le licenciement ne peut intervenir qu’en cas d’impossibilité de reclassement, de refus par la salariée de l’emploi proposé dans les conditions légales ou lorsque l’avis d’inaptitude contient l’une des mentions dispensant expressément l’employeur de recherche de reclassement (C. trav., art. L. 1226-2-1).
La Cour de cassation l’a encore rappelé le 19 mars 2025 : lorsque le médecin du travail indique expressément que l’état de santé fait obstacle à tout reclassement dans un emploi, l’employeur est dispensé de rechercher un reclassement (Cass. soc., 19 mars 2025, n° 23-19.813).
Enfin, si un mois après l’examen ayant conduit à l’inaptitude la salariée n’est ni reclassée ni licenciée, l’employeur doit reprendre le paiement de son salaire (C. trav., art. L. 1226-4).
Le cancer du sein peut-il être reconnu comme maladie professionnelle ?
Le cancer du sein n’est pas automatiquement reconnu comme maladie professionnelle.
Une reconnaissance peut cependant être recherchée hors tableau lorsqu’il est établi que la maladie est essentiellement et directement causée par le travail habituel et qu’elle entraîne une incapacité permanente prévisible d’au moins 25 %, selon le mécanisme complémentaire prévu par l’article L. 461-1 du Code de la sécurité sociale.
La CPAM saisit alors le comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles – CRRMP.
Une telle démarche suppose toutefois un dossier particulièrement documenté. L’existence d’un cancer du sein ou le seul fait d’avoir exercé un travail de nuit ne suffisent pas à établir son origine professionnelle.
Octobre Rose : au-delà du dépistage, penser au maintien dans l’emploi
Octobre Rose ne crée évidemment aucun droit particulier en droit du travail.
Mais la campagne peut être l’occasion, pour les entreprises, d’aller au-delà d’une communication ponctuelle sur le dépistage et de réfléchir à la façon dont elles accompagnent réellement les salariées confrontées à une maladie grave.
Le sujet est d’autant plus actuel que le Plan Santé au travail 2026-2030, lancé en juin 2026, fait de la santé des femmes au travail l’un de ses axes et maintient la prévention de la désinsertion professionnelle parmi les priorités de la politique de santé au travail.
Pour la salariée comme pour l’employeur, l’anticipation reste souvent la meilleure protection.
Préparer suffisamment tôt le retour, solliciter le médecin du travail, identifier les aménagements réalistes et conserver une trace des échanges peut éviter qu’une reprise déjà difficile sur le plan personnel et médical ne se transforme en conflit professionnel.
Vous êtes salariée et vous rencontrez des difficultés à préparer votre retour après un arrêt maladie, ou votre employeur refuse les aménagements préconisés ? Vous êtes employeur et souhaitez sécuriser la reprise d’une salariée après une maladie longue ? Un accompagnement en droit du travail peut permettre d’identifier les dispositifs adaptés et de sécuriser les démarches engagées.

